CATASTROPHE
Du Lexique Chto Delat? (2014)

Cette notion définit les limites de tout collectif ainsi que ce qu’on appelle communément l’histoire. Selon la conception paradoxale que s’en fait Oxana Timofeeva, les catastrophes sont ce que les humains infligent aux autres humains ou à la nature et ce que la nature ou les dieux infligent aux humains. Ceci inclut les guerres, les génocides, les explosions de bombes, les ouragans, les séismes et les éruptions volcaniques, mais également des événements mythiques tels que l’expulsion du Paradis, le Déluge, et, bien sûr, l’Apocalypse. Mais surtout, il y a la catastrophe de l’existence humaine, l’apocalypse de l’instant présent, une nature irrécupérable définie par le moment actuel. Vous ne pouvez rien y faire ; le pire, c’est ce qui est déjà arrivé, à l’instant : un être cher s’est éteint, votre enfant est décédé, une girafe est morte au zoo, Dieu est mort aussi, vous-même venez de mourir ou de vous réveiller dans votre lit en constatant votre métamorphose en un insecte surnaturel, comme le Gregor Samsa de Kafka. Voilà ce qu’on désigne par catastrophe ; contrairement à ce qu’on en dit d’habitude, la catastrophe ne se situe pas dans le futur, mais dans le présent, que nous concevons seulement en tant que passé parce qu’il s’écoule telles les eaux du Déluge : le temps lui-même est catastrophique. La catastrophe s’est toujours déjà produite, même si les gens s’attendent sans cesse à ce qu’une pire et ultime catastrophe survienne dans l’avenir, comme si les précédentes ne comptaient pas. Notre imaginaire collectif est inondé d’un raz-de-marée d’images et de scénarios d’un éventuel effondrement final – qu’il s’agisse d’une nouvelle guerre mondiale, de l’Armageddon, d’une invasion extraterrestre, d’une épidémie ou d’une pandémie, d’une attaque de virus surgis d’outre-tombe, d’une insurrection des robots, d’un désastre écologique ou naturel – qui ne sont que des projections de ce passé-présent. Nous projetons ces événements dans le futur, car nous ne pouvons supporter qu’ils se soient déjà produits ou qu’ils se produisent à l’heure actuelle. Nous croyons perpétuellement que le pire est à venir – ceci étant une perspective, non pas une réalité – et que notre réalité n’est ainsi pas si mauvaise. La crainte de l’avenir et l’anxiété à propos du dénouement potentiel d’un événement indéfini (« nous allons tous mourir ») sont plus faciles à supporter que la certitude – le caractère irréparable, irréversible et horrifiant de ce qui s’est déjà produit (« nous sommes tous déjà morts »).

Seul l’ange de Walter Benjamin, c’est-à-dire l’Angelus Novus de l’œuvre éponyme de Paul Klee, voit l’histoire comme étant « une seule et unique catastrophe ». Il la fixe d’un regard horrifié, tourné vers le passé : « Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. » Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe, explique Benjamin. Nous observons et sommes à l’affût du futur ; nous avons des visions de futures catastrophes qui affecteraient la réalité et ces visions nous empêchent de comprendre la catastrophe du réel, ou la catastrophe réelle, qui est déjà en cours. Après tout, le capitalisme n’est-il pas une catastrophe en soi ? Ce concept engendre un potentiel de désespoir libérateur – à l’inverse d’un potentiel d’espoir – sur lequel sont fondées les politiques messianiques traditionnelles. Lorsqu’il n’y a aucun espoir, les situations catastrophiques sont révolutionnaires. Ce n’est qu’en l’absence d’avenir que nous n’avons réellement plus rien à perdre.

 

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