Fabulation

Janieta Eyre, What I Haven’t Told You, 2004, tryptique: photographie cibachrome, 30,5 x 25,4 cm chacune. Avec l’aimable permission de Christopher Cutts Gallery, Toronto et de l’artiste.

Janieta Eyre, Pieta, 2004, photographie cibachrome, 101,6 x 76,2 cm. Avec l’aimable permission de la Diane Farris Gallery, Vancouver, et de l’artiste.

Janieta Eyre, Mass 2, 2004, photographie cibachrome, 101,6 x 76,2 cm. Avec l’aimable permission de la Diane Farris Gallery, Vancouver, et de l’artiste.

Jesper Just, No Man Is an Island II (extrait), 2004, vidéo, 4 min 48 s. Avec l’aimable permission de la galerie Christina Wilson, Copenhague et de l’artiste.

Jesper Just, This Love Is Silent (extrait), 2003, vidéo, 5 min 45 s. Avec l’aimable permission de la galerie Christina Wilson, Copenhague et de l’artiste.

Scott McFarland, Orchard View, Early Spring; Rubus discolour, Prunus nigra, Prunus serrulata, 2004, épreuve couleur, 101,6 x 305 cm. Avec l’aimable permission de Monte Clark Gallery, Vancouver et Toronto et de l’artiste.

Scott McFarland, Reshoeing, Ferrier James Findel with Assistant on Southlands, 2003, épreuve couleur, 101,6 x 122 cm. Avec l’aimable permission de Monte Clark Gallery, Vancouver et Toronto et de l’artiste.

 

 

 

 

 

Carlos et Jason Sanchez, The Gatherer, 2004, épreuve chromogène, 152 x 223,5 cm. Avec l’aimable permission des artistes.

Vue de l’exposition Fabulation, VOX, du 28 août au 16 octobre 2004.

Crédit : Pierre Blache.
2004.08.28 - 10.26

Janieta Eyre, Jesper Just, Scott McFarland et Carlos et Jason Sanchez

Commissaire
Marie Fraser

Vernissage et rencontre avec les artistes le 28 août 2004

MARIE FRASER

Fabulation fait suite à l’exposition Éveil en proposant d’aborder l’image contemporaine selon un processus inverse1. Au lieu d’y voir un moment d’apparition et de dévoilement comme le suggère le passage métaphorique du sommeil à la conscience ou du rêve à la réalité, les artistes regroupés ici présentent plutôt des situations qui partent de la réalité pour la transformer en quelque chose d’imaginaire. C’est moins vers un état de lucidité que l’image nous achemine que vers des atmosphères narratives qui flirtent avec la fiction.

Le philosophe Henri Bergson appelait “fabulation” ou “fiction” « l’acte qui […] fait surgir […] les représentations fantasmatiques »2. Source de récits et de fables, la fabulation est la faculté d’exposer la réalité sous une forme narrative, que ce soit en se racontant des histoires, en créant des situations fictives qui se donnent pour la réalité, en déformant le réel ou encore en présentant comme étant authentiques des événements imaginaires. Affectionnant particulièrement ce jeu, les enfants construisent des récits fictifs qu’ils vivent comme la réalité. Si on cherche à établir une parenté avec l’image, la fabulation apparaît comme une métaphore très riche pour décrire le processus par lequel la photographie et la vidéo tendent aujourd’hui à montrer la réalité, mais pour donner naissance à des atmosphères complexes et potentiellement narratives. L’image acquiert ainsi la capacité, décrite par Bergson, de faire surgir des représentations fantasmatiques, de transformer le réel en quelque chose de virtuellement narratif et même de présenter la fiction comme une réalité ou inversement de montrer le réel comme une construction.

Pour conférer à l’image cette tension narrative, les artistes ont souvent recours à la mise en scène et à des procédés empruntés aux conventions cinématographiques. Les situations réelles mais reconstruites de Scott McFarland présentent la réalité sous des aspects étranges de telle sorte qu’elles suggèrent la présence de fictions que nous-mêmes inventons dans notre esprit. L’image va puiser ce qu’il y a de potentiellement narratif dans la réalité, comme si les récits y étaient déjà mais à l’état latent. Les mises en scène photographiques minutieusement orchestrées de Carlos et Jason Sanchez explorent ce même sentiment en s’inspirant d’événements et de souvenirs qui, une fois déformés et amplifiés par l’imagination, perdent leur aspect normal et deviennent ambigus. Plausibles mais néanmoins étranges, les scènes évoquent souvent des moments d’angoisse, au sein de l’obscurité. Depuis qu’elle apparaît dans ses photographies, Janieta Eyre ne cesse de se transformer et de se dédoubler pour faire surgir de sa propre représentation quelque chose d’irréel, de fabulé. En cherchant à créer une sorte de présence fantomatique, sa nouvelle série de photographies What I Haven’t Told You explore particulièrement la tendance de la fabulation à présenter une production imaginaire de l’esprit comme étant réelle. Dans ses vidéos, Jesper Just utilise des constructions et des procédés cinématographiques pour détourner les principes de la mise en scène en brouillant notamment la distinction entre les rôles masculins et féminins afin de doter ses images d’une complexité narrative et psychologique. Dans un décor sombre et désert rappelant l’atmosphère des films noirs des années cinquante, This Love Is Silent offre une étonnante réflexion sur l’amour qui explore l’espace de la réalité, de la fiction et du rêve.

À chaque fois, la fabulation engage une complexité et une ambiguïté narratives et visuelles qui ouvrent l’image et nous interpellent dans l’acte d’interprétation jusqu’à impliquer notre propre imagination.

1. Présentée à VOX du 8 mai au 10 juillet 2004, l’exposition Éveil regroupait les travaux d’Isabelle Hayeur, de Mary Kunuk et de Mark Lewis.
2. Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, Presses universitaires de France, 1962, p. 111.

Journal # 10 - 08.2004

Consultez le journal de l’exposition Fabulation en ligne