RÉVOLUTION
Du Lexique Chto Delat (2014)

La révolution est l’un des fondements de la démocratie moderne, le renversement mouvementé des vieilles hiérarchies conservatrices. Paradoxalement, Jules Michelet l’a définie comme « l’avènement tardif de la Justice éternelle1 » : puisqu’elle constitue un événement historique donné, elle produit par le fait même un enthousiasme infini. Depuis la Révolution française et la Révolution américaine des années 1780-1790, nous avons vécu en permanence sous le régime des révolutions mondiales. Elles mettent en place des régimes démocratiques libéraux ainsi que des régimes totalitaires, puis menacent de les renverser en s’opposant maintes fois à ceux-ci. La Russie des années 1990 était un pays postrévolutionnaire puisqu’elle venait de subir l’une de ces révolutions qui se produisent en série : une révolution suivie d’une autre révolution. Voilà ce qui a engendré l’esprit d’anarchie et d’ouverture, et l’esthétique ayant donné naissance à Chto Delat. Toutefois, comme Artemy Magun l’a démontré dans son ouvrage La révolution négative en 2009, selon Hegel et Michelet, les révolutions entraînent aussi l’apathie et la mélancolie à long terme2 – et ce sentiment a défini de plus en plus, au fil du temps, la production artistique de Chto Delat. Lors de sa fondation, en 2003, le groupe a souligné la fin de la révolution et l’émergence croissante d’un nouvel État bonapartiste. Ce qui, auparavant, aurait pu passer pour une expression personnelle ou une attitude apolitique aristocratique s’avérait désormais une idéologie bourgeoise et individualiste. Il était nécessaire de défendre l’esprit d’ouverture, qui était considéré comme acquis, et il fallait pour cela s’identifier aux opprimés, et non s’inscrire parmi « l’élite » – privilégier la révolution, pas l’évolution –, même si une énième révolution semblait improbable compte tenu de l’aversion générale que soulevait son éventualité. Pourtant, dix ans plus tard, des foules citadines en colère ont tenté une révolution ; elles ont enfin constaté la valeur de la solidarité, le caractère illusoire de la foi dans le progrès graduel, la main invisible et l’omnipotence de « l’Ouest ». Nombre des œuvres et des journaux du groupe exprimaient des réflexions sur la destinée qu’a connue la Russie après l’effondrement révolutionnaire de l’URSS : le film Perestroika, les journaux Experience of Perestroika et Reactionary Times, ainsi que de nombreux textes Artemy Magun, membre du collectif, ont analysé la transition de la liberté à la répression qui a eu lieu dans l’État russe en suscitant (jusqu’à tout récemment) peu d’intérêt ou de protestation chez les intellectuels et les artistes. Artemy Magun et Boris Kagarlitsky ont eu un débat crucial à ce sujet dans l’un de ces journaux ; ils y examinaient la question, de part et d’autre, en se demandant si la pérestroïka était une « révolution » (Magun) ou une « restauration » (Kagarlitsky). D’autres numéros des journaux, étudiaient la possibilité de futures révolutions, leur utilité et les risques qu’elles supposeraient (Revolution or Resistance), ainsi que l’expérience qu’a été l’échec de la révolution de 2011-2012 (In Defense of Representation).

1. Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, vol. 1, Paris, Chamerot libraire-éditeur, 1847, p. CXXVII.
2. Artemy Magun, La révolution négative. Déconstruction du sujet politique, Paris, L’Harmattan, 2009.

 

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